Disparition d’organes génitaux : sur les traces d’une rumeur africaine

En Afrique, des rumeurs persistantes prétendent que le sexe d’un homme pourrait disparaître ou être volé par une une simple poignée de main. Mythe ou réalité ? Anatomie d’une légende urbaine.
Copyright©PAAF/MARS.2025

« Étrange Événement à New-Bell Makea : un homme perçoit la disparition de son troisième pieds après une salutation (Sic) ». C’est la légende d’une vidéo publiée sur la page Facebook dénommée Bonjour Douala, le 17 février 2025. On y voit une foule poursuivre un présumé voleur de sexe. La page qui l’a publiée comptait, à la date du 27 mars 2025, près de 35 000 abonnés. Entre janvier et février 2025, deux autres situations similaires ont été rapportées sur les réseaux sociaux, à Gagnoa en Côte d’Ivoire et à Dakar au Sénégal. Ces rumeurs sur des disparitions de sexe appartenant à des individus encore vivants alimentent régulièrement les réseaux sociaux, et parfois la presse en Afrique francophone. Elles suscitent des vagues de panique, des agressions pouvant conduire même au lynchage des personnes d’en être responsables.

Capture d’écran de la publication de la page Facebook  Bonjour Douala. Effectuée le 28 mars 2025 à 12h30.

Au-delà du sensationnel, les rumeurs sur la disparition de sexe masculin sont-elles avérées ? Le sexe masculin peut-il réellement disparaître par une simple poignée de main ? Comment s’explique ce phénomène ? La Plateforme Africaine des Factcheckers Francophones (PAFF) a enquêté. 

Victimes et accusés

Junior (nom d’emprunt), 19 ans, vit à Yeumbeul, une banlieue de Dakar au Sénégal. Le jeune homme raconte, le 12 mars 2025, une frayeur vécue un an plus tôt. Son sexe aurait disparu suite à une poignée de main avec son ex-entraîneur de football. 

« Le gars (le présumé voleur de sexe, NDLR), je le connais depuis que je suis tout petit, car il a été mon entraineur quand j’allais dans son école de football ». Alors que Junior rentrait de l’école, son chemin croise celui de son ancien encadreur. La poignée de main entre les deux hommes va vite virer au vinaigre. Le ton monte et Junior décide de poursuivre sa route, convaincu que son ancien coach « ne va pas bien mentalement ».

C’est une fois rentré chez lui qu’il aurait constaté, dans les toilettes, que son sexe avait « quasiment disparu ». Cela « ne m’était jamais arrivé de toute ma vie, même pas en période de froid où l’on dit que le pénis a tendance à se rétrécir ».

Junior décide alors de porter plainte, mais les proches de son ancien coach, qu’il soupçonnait d’être auteur de la disparition de son entrejambe, négocient et lui proposent un remède : « uriner dans un récipient et reverser l’urine sur mon sexe à trois reprises. Ce que j’ai fait à deux reprises et mon sexe est redevenu normal ».

Au quartier camerounais, dans le troisième arrondissement de Bangui, en Centrafrique, Hamidou Ibrahim, 58 ans, raconte sa mésaventure. Accusé d’avoir volé le sexe d’un jeune homme qu’il avait accidentellement frôlé, Hamidou a échappé à la mort.

« Après cette bousculade involontaire, il m’a brusquement saisi par la ceinture en criant : “Rends-moi mon pénis !” »

Stupéfait, le quinquagénaire a cru à une plaisanterie de mauvais goût. Mais très vite, la situation dégénère : « Une foule s’est amassée autour de nous et, sans chercher à comprendre, des personnes m’ont entraîné de force dans une cour et ont commencé à me frapper violemment à coups de bâton, m’accusant d’un acte dont j’ignorais tout ». Son salut viendra d’un passant qui a alerté les forces de l’ordre.

La PAFF a recensé des histoires similaires relayées sur internet et de bouche à oreille dans plusieurs pays d’Afrique notamment au Burkina Faso (1,2,3,4,5,6), au Tchad, en Côte d’Ivoire (1,2,3), au Nigéria ou encore au Bénin  (1, 2).

Un mythe qui remonte à plusieurs décennies

Selon Julien Bonhomme, anthropologue et directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) située en France, ces rumeurs semblent avoir commencé depuis le début des années 1970. Dans son ouvrage intitulé “Les voleurs de sexe. Anthropologie d’une rumeur africaine”, Julien Bonhomme renseigne aussi que la rumeur sur les vols de sexe a touché plusieurs autres villes africaines : « Elle est apparue au Nigeria et a circulé dans une quinzaine de pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. Mais cette rumeur possède une existence cyclique et se manifeste à travers de brusques flambées sporadiques. Elle circule dans un pays pendant quelques semaines puis disparaît. Ce sont des épisodes intenses, mais assez brefs où il peut parfois y avoir jusqu’à une dizaine ou une vingtaine de morts. Elle refait surface de manière épisodique ».

Couverture du livre “Les Voleurs de sexe. Anthropologie d’une rumeur africaine” de Julien Bonhomme.

Selon l’anthropologue Jean-Jacques Mandel, les récits de disparition de sexe masculin rapportés par les médias en Afrique francophone remontent en août 1996. Dans un document intitulé “Les rétrécisseurs de sexe, Chronique d’une rumeur sorcière (2008)”, il décrit l’émergence et la propagation d’une rumeur sur les ‘rétrécisseurs de sexe’ en Afrique de l’Ouest  au cours des années 1990. Une spéculation qui a émergé, d’après Mandel, au Cameroun avant de se propager dans la sous région ouest africaine.

Mandel précise qu’au Burkina Faso, le phénomène s’est introduit par voie de presse en avril 1997 avant d’atteindre son paroxysme en mai de la même année. La PAFF a retrouvé un article dans les archives du quotidien d’Etat Sidwaya au Burkina Faso qui confirme ces affirmations. Dans sa parution N° 3264 du jeudi 22 mai 1997, le journal rapporte que le phénomène avait occasionné le lynchage populaire des supposés auteurs de vol de sexe. La situation a poussé l’administration publique à prendre des mesures conservatoires pour protéger les étrangers, principaux accusés dans ces affaires.

« Disparition de sexe à Ouagadougou. Les fauteurs de troubles seront sanctionnés sans faiblesse », Archives Sidwaya N°3264 du jeudi 22 mai 1997

Quant au mode opératoire, les deux auteurs sont unanimes: l’incident survient après une interaction, ou un contact physique avec le prétendu auteur du vol, une poignée de main ou la manipulation d’un objet remis par ce dernier. Et ce sont généralement des étrangers qui sont accusés.  

Preuves inexistantes 

Retour à New-Bell, dans l’arrondissement de Douala 2, en début d’après-midi du lundi 17 février 2025. Après que le présumé voleur de sexe et sa prétendue victime ont été entendus par la police, la PAFF apprendra du Commissariat central n°1 de la ville de Douala que l’affaire a été classée : « Les faits ne sont pas avérés (…) On l’a fait se déshabiller, tout était en place. Au début, il a dit que ses testicules ont disparu, mais il va très vite changer de version et dire que son sexe a diminué (…) Après, il a demandé pardon. Mais à l’écouter, on a l’impression qu’il n’est pas très normal », a déclaré une source (qui a requis l’anonymat, NDLR) au sein de l’institution. Les deux individus, poursuit notre source, sont voisins de quartier. Ils se sont retrouvés par hasard à New-Bell et l’altercation a débuté après qu’ils se sont salués à distance.

A Gagnoa, en Côte d’Ivoire, l’histoire du jeune Daouda Ouattara, qui a accusé à tort un quinquagénaire d’avoir fait disparaître son pénis, a été démentie par les autorités de la ville. Il a bien perdu son appareil génital depuis juillet 2019, mais c’était après un accident de circulation qui a entrainé une ablation partielle de son sexe, précise le maire de Gagnoa, Yssouf Diabaté.

Publication Facebook du maire de Gagnoa. Effectuée le 25 mars 2025 à 13h43.

En juin 2023, à Ségbana au Bénin, cinq personnes ont été jugées et condamnées à douze mois de prison par la justice pour diffusion de fausses nouvelles, après que les certificats médicaux ont montré que leurs sexes n’ont pas disparu. Un an plus tard, en août 2024 en Centrafrique, le gouvernement publiait un communiqué pour démentir des rumeurs de vols de sexe qui avaient occasionné des heurts dans plusieurs villes du pays.  

Par ailleurs, aucune preuve factuelle n’a été trouvée par la PAFF à travers les moteurs de recherche sur la disparition de sexe masculin. Contactés, les auteurs des publications qui se présentaient comme des témoins, n’ont pas répondu aux demandes de preuves.

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Professeur Serigne Mor Mbaye est un psychologue exerçant au Sénégal. Il parcourt, depuis plus de 30 ans, des zones de vulnérabilité où il assiste des populations en proie aux crises économiques, sociales, sécuritaires, etc. Il raconte comment il a déconstruit une rumeur sur la disparition du sexe d’un lutteur dans son village : « J’ai emmené la supposée victime chez moi pour la mettre à l’aise. Au bout d’une dizaine de minutes de conversation autour de la lutte, je suis parti chercher le “remède” ».

Ce remède, confie-t-il, a été concocté séance tenante par ses soins, dans sa salle de bain et à partir d’une boisson gazeuse, mélangée à de l’eau : « De retour dans le salon, je remue la concoction devant lui, en lui assurant que tout ce qui se fait par la main se défait par la main, sachant à quel point les lutteurs ont confiance aux pratiques mystiques. Je lui ordonne de prendre quelques gorgées. Quinze minutes plus tard, je lui indique que son sexe est revenu. Après avoir vérifié, il est sorti en courant, en criant “c’est revenu, c’est revenu” ».

Au Tchad, Hisseine Ngaro, huissier de justice, a écrit sur sa page Facebook le 14 mars 2025 suite à des bruits de sexes disparus à N’Djamena :  « Ce phénomène, jamais prouvé, est revenu plusieurs fois à N’Djamena, sans qu’une seule preuve ne soit établie ». Contacté par la PAFF, l’huissier justifie sa publication par le retour sur les réseaux sociaux de cette rumeur, notamment dans la ville de Moundou. « Ce sont des faits qui se sont passés dans les années 70, alors que j’étais encore trop jeune » mais  « il n’y a jamais eu quelqu’un qui nous a démontré que son sexe a disparu » a-t-il déclaré. 

Comment s’explique ce phénomène ?

Le Professeur Serigne Mor Mbaye considère le phénomène comme « un fait tout à fait psychologique » et de « dissociation », qui arrive « à des gens qui ont une grande fragilité émotionnelle, qui ont beaucoup d’anxiété ».

« Bien documenté en Afrique et en Asie » et « fréquemment associé à des croyances culturelles et à une anxiété extrême », ce phénomène s’appelle le Koro Syndrome, a indiqué à la PAFF, David Gouba, psychologue exerçant à Ouagadougou. Il s’agit, dit-il, d’un « trouble psychiatrique, où des individus croient fermement que leur pénis se rétracte ou disparaît souvent dans un contexte de panique collective ». 

Psychologiquement, ce phénomène peut aussi s’expliquer par « l’effet nocebo, contraire de l’effet placebo »Dans ce cas, « la croyance en un danger entraîne des symptômes réels. (…) Une forte suggestion ou une manipulation mentale peut provoquer une perception altérée du corps » ajoute David Gouba.  En gros, les  « émotions fortes » telles que la « peur, l’anxiété ou le stress intense, peuvent provoquer des réactions corporelles temporaires ».

“Le système nerveux autonome, en particulier le système sympathique, est impliqué dans la réponse au stress (réaction de lutte ou de fuite). Cette activation entraîne une vasoconstriction, c’est-à-dire une diminution du flux sanguin vers certaines parties du corps, notamment les extrémités et les organes périphériques, au profit des organes vitaux comme le cœur et le cerveau. Dans ce contexte, un homme en proie à une peur intense peut ressentir une rétraction transitoire du pénis due à la diminution de l’afflux sanguin, un phénomène physiologique temporaire comparable à celui observé dans les cas de froid extrême. Toutefois, cette rétraction est réversible et n’a aucun impact permanent sur la taille du phallus.”

Selon le docteur Amara Coulibaly, urologue au Centre hospitalier universitaire Gabriel Touré de Bamako, ce phénomène s’explique par la réduction du flux sanguin vers le pénis en période de froid, ce qui entraîne un rétrécissement temporaire de l’organe. C’est d’ailleurs son anatomie et sa physiologie qui confèrent au pénis sa capacité de changer de taille en fonction des situations et des stimuli.

Pour le  Docteur Armel Quentin Essomba, urologue à l’Hôpital général de Douala au Cameroun, contacté en mars 2025 par la PAFF, le phénomène n’est pas scientifique. « Quand on n’a pas les éléments, c’est très compliqué pour nous de parler de quelque chose qu’on n’a jamais vu et qui ne peut pas être prouvé scientifiquement. Le rétrécissement, oui, il y a des anomalies. Mais, un sexe qui devient subitement tout petit, ça n’existe pas ».

De l’avis des socioanthropologues, les allégations de disparition de sexe masculin ou de présumés vols de sexe appartiennent à une catégorie de rumeurs distillées dans le but de provoquer le rejet de certains groupes ethniques. « Généralement, dans toutes les sociétés, il est prouvé que c’est sur les étrangers qu’on rejette ce problème social », explique le Professeur Dodji Amouzouvi, directeur du Laboratoire d’analyse et de recherche religions, espaces et développement (LARRED) à l’Université d’Abomey-Calavi au Bénin.

Son collègue, le Dr Dénis Adjignon Hodonou, socio-anthropologue analyse le phénomène sous l’angle de « règlements de comptes ». « Si on commence par vous en vouloir ou si vous devenez encombrant pour les autochtones, on peut créer une rumeur pour que les gens puissent commencer par vous soupçonner jusqu’à ce que vous-mêmes, vous puissiez chercher à quitter le milieu », explique-t-il.

Courant octobre 2024, en Centrafrique, cette rumeur qui circulait déjà deux mois plus tôt, a été empruntée dans un article publié sur Bamada.net, pour accuser les occidentaux. Ces derniers, «remplis de haine néocoloniale et de jalousie à l’égard des Africains, utiliseraient des nanotechnologies secrètes pour voler les attributs masculins des hommes africains afin de compenser la diminution démographique des Européens», lit-on dans cet article rapidement devenu viral. Cet article est signé par un certain Steve Fleitz, un pseudonyme, faussement présenté comme un “diplômé dans plusieurs domaines d’une prestigieuse université de Prague, et chercheur au CSIS comme l’a révélé une enquête  de Projet Fox, une organisation spécialisée dans l’Open Source Intelligence. 

Le Professeur Amouzouvi conclut donc que « toutes les sociétés, à un moment donné, quand elles sont en face des difficultés, trouvent des exutoires (…). C’est lorsque le pic est atteint qu’on lance ce type de rumeurs, juste pour dégonfler. C’est une fonction de régulation sociale ».

Une pratique mystique

Alors que la médecine moderne se limite à parler d’anomalie, la médecine traditionnelle, elle, croit à cette éventuelle disparition. « C’est possible, nous sommes en Afrique », clame Ronyl Temfack Vopé, Secrétaire exécutif du Réseau Parlementaire pour la Promotion de la Santé et de la Valorisation de la médecine traditionnelle (REPROSAN) basé à Yaoundé au Cameroun.  

Il s’agit pour lui, « d’une sanction appliquée à une personne à cause d’un manque de respect, d’un vol, d’une insulte ou d’un mépris (…) J’en ai déjà rencontré, plus précisément lors d’un cas d’infidélité », raconte Ronyl Temfack Vopé, qui relève que les hommes ne sont pas les seuls concernés. « Les femmes peuvent être associées, même si majoritairement, ce sont les hommes qui sont impliqués dans la chose (…) cette disparition est momentanée, car le sort peut être levé par celui qui l’a fait, en cas de pardon ou d’excuse ».

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« Il faut comprendre que tout est spirituel ; ce phénomène existe depuis très longtemps et fait partie des mystères de l’Afrique ; le sexe n’est pas leu seul organe concerné, mais d’autres parties du corps peuvent être aussi touchées »  explique à la PAFF Prince Hyppolite Zonotin, prêtre traditionnel résidant à Lomé au Togo.

Selon cet adepte du Vaudou, cette pratique relève de la sorcellerie et ses auteurs sont des individus de mauvaise intention qui cherchent à nuire.

En somme, il n’y a pas de preuves scientifiques qui attestent que le sexe masculin puisse disparaître chez des individus vivants après une poignée de main. Malgré les croyances et la persistance du phénomène, aucun des supposés cas de vol de sexe examinés à travers cette enquête n’a permis d’établir une disparation avérée de sexe. 

La PAFF

La Plateforme Africaine des fact checkers francophones ( PAFF) regroupe plusieurs organisations médiatiques pionnières dans le domaine de la vérification des faits dont Africacheck (Bureau Afrique francophone – Sénégal), Badona ( Benin), Benbere Verif ( Mali), Centrafrique Check ( Centrafrique), Congo Check ( République démocratique du Congo), Data Check ( Cameroun), FasoCheck ( Burkina Faso), Ivoire Check ( Côte d’Ivoire), TogoCheck ( Togo)L’objectif de la plate-forme est d’interconnecter les efforts pour  garantir l’intégrité et la fiabilité de l’information en Afrique francophone.Cette enquête collaborative est la première d’une série de déconstruction de fausses informations et de théories conspirationnistes emblématiques en circulation dans le paysage informationnel à l’échelle de l’ensemble des pays membres du réseau. Pour toute information sur la PAFF, veuillez contacter : [email protected]
Site web : www.paff.africa

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